Lithium vs Patrimoine Agricole Mondial : une Pandora au Portugal

Un reportage de terrain pour découvrir une terre rare, une vraie !

Mais aussi les humains qui s’unissent contre les magouilles des chercheurs de lithium…

Tout référence à un film de science-fiction réalisé par James Cameron est fortuite.

Rares sont les terres abritant encore des arbres centenaires, des terres nourricières absorbant l’eau de pluie, où coulent des rivières pures.

Un coin de paradis à défendre

Dans les montagnes du nord du Portugal, le petit village de Covas do Barroso est très peu peuplé. Comme beaucoup, il a subi l’exode rural de l’ère industrielle.

Tant qu’il n’y a aucun profit à faire, ces villages sont laissé en paix (ou à l’abandon selon le point de vue).

Le village a déjà connu l’exploitation d’une mine. Nicolas Guillon, dans son reportage pour Le vent se lève, relate :

“Mais les plus anciens de la région se souviennent que l’exploitation durant la Seconde Guerre mondiale de la wolframite, minerai contenant du tungstène, un métal très utile pour la fabrication d’armement, faillit condamner la race bovine locale « Barrosa.”

Une race de vache majestueuse, dont le patrimoine génétique remonte aux origines de la domestication.

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Rencontre avec cette terre rare

La paix qui règne là-bas ne laisse (presque) pas transparaître la lutte en cours.

Une journée ensoleillée m’a permis d’explorer les environs de Covas do Barroso. Les collines en contre-bas du village m’intéressaient beaucoup, arrangées en bocage, murets de pierre séparant des pâtures, des vergers, ou des terrasses cultivées.

”L’interconnexion harmonieuse de l’agriculture, de la sylviculture et de la production pastorale de l’élevage a fait de Barroso la seule région du Portugal – et une des huit seulement en Europe – à être reconnu par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) comme un système de patrimoine agricole d’importance mondiale (GIAHS).”

Le classement de cette région par la FAO n’a pas empêché l’agence du Portugal pour l’environnement (APA) de donner son feu vert, en mai 2023, à l’entreprise minière pour explorer le sous-sol à la recherche de lithium.

Un espace cultivé à Covas de Barroso, : fruitiers, choux, vignes et autres végétaux séparent deux parcelles

Le bruit des engins de chantier emplit l’air pur. Le son d’un vortex qui aspire, une succion de pierre et d’eau.

J’ai traversé de plantations de pins, dont le sol est recouvert, en ce printemps tout jeune, des fleurs jaunes du genêt. D’autres parcelles voient prospérer la bruyère : tapis de fleurs mauves sur des pans entiers de collines. Splendide, saisissant. Le vert croquant des chênes en contraste. Merveille que la beauté fragile de cet endroit.

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Des collines de bruyères sous les pins, du genêt, le feuilles juvéniles vertes à croquer, d’autres résineux…
une grande biodiversité s’éveille ici.

Une heure de marche avant de voir les premières traces de prospection. Des bouts de forêt rasées, de profonds sillons, des roches déplacées.

Encore une heure à suivre le bruit de la foreuse. À flan de colline apparaissent une à une des zones excavées, la terre orangée à nu. Le bruit de la machine est de plus en plus fort. La terre est scarifiée par les engins à chenille. Des tas de végétaux jonchent le bord des chemins.

Rencontre avec les défenseurs

À un embranchement, se trouve le point de rencontre entre la compagnie minière et les opposants au projet. Là, à la fourche de deux chemins de terre, une chaise, un bidon métallique, une grille à barbecue.

J’y rencontre deux personnes, que je questionne : deux ou trois personnes se relaient ici, de 8 heures du matin jusqu’à 17 heures, pour bloquer les engins de chantier. Et ça depuis des mois. Ils me racontent un peu l’histoire de la lutte contre ce projet de mine de lithium.

Comment ils ont appris par un natif du village expatrié au Royaume-Uni qu’un tel projet allait s’installer à Covas.

Comment les policiers tentent d’intimider les jeunes défenseurs.

Comment la compagnie minière a profité des failles du système d’attribution des terres pour s’en approprier plus qu’elle n’en a achetées (vous saurez tout grâce à la partie suivante).

Comment ils se sont tenus physiquement devant les machines pour les stopper.

Maintenant, ils ne démarrent même plus les engins. Les employés de la compagnie minière arrivent en voiture, ils appellent la police, qui se rend sur place, dresse un procès-verbal, puis s’en va. Et comme ça, tous les jours, depuis des mois.

Au début, la cheffe de projet venait sur place sous prétexte “d’établir un dialogue”. Mais après avoir compris que n’importe lequel de leurs arguments était détourné à l’avantage de l’entreprise, et utilisé pour parfaire leur stratégie, les défenseurs sur le terrain se sont tus.

« Ils n’auront pas d’argent indéfiniment. Même s’ils en ont beaucoup. Alors que nous, nous avons du temps » m’a confié un défenseur.

Les heures sont longues sur le pied de grue, à regarder les cigognes passer.

Plus le projet prend du retard, plus ils perdent de l’argent. Pendant ce temps, la lutte se renforce. L’organisation pour la défense du Barroso se développe, l’entraide grandit, les initiatives naissent.

Mais ça, ils ne peuvent pas le comprendre, car ils ne peuvent pas l’acheter.

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Gouvernance locale VS opacité de l’entreprise

Les défenseurs de cet écrin de biodiversité sont très vigilants aux manœuvres de l’entreprise. Car elle use de stratagèmes à la limite de la légalité pour arriver à ses fins.

L’entreprise profite des failles de la législation portugaise

L’entreprise anglaise Savannah Ressources a acheté 3,4 hectares de terrain à des propriétaires privés.

Pour enregistrer sa propriété, elle s’adresse la municipalité de Chaves. Car à Boticas, pourtant plus proche, l’administration vérifie les limites des terrains voisins. Elle déclare ainsi 6,4 hectares au lieu des 3,4, profitant d’une faille du système BUPi.

“Normalement, leur terrain va de là à là. Mais il réclame aussi le réservoir d’eau dans les 6.4 hectares, construit en cas de feu de forêt par l’État. Alors que non, leur parcelle de 3.4 hectares s’arrête bien avant”, explique Joao*, défenseur sur place ce jour là.

* Les prénoms ont été modifiés.

Voilà qui tranche avec la gestion collaborative des Baldios.

Baldios, que l’ont traduit par “friches”, au sens de terres non cultivées.

Ce mot est utilisé depuis les politiques d’agrandissement de la superficie agricole et forestière du Portugal, initiées au XIXe siècle. Mais ces terres sont en réalité un chaînon essentiel de l’économie sociale des zones rurales du Nord et du Centre du pays.

Historiquement, on y ramassait les végétaux dont étaient fait le matelas des lits, avant de les recycler pour fertiliser les terres agricoles. Elles servent aujourd’hui de pâturage pour le bétail, de zone de pêche, à la production de miel, de bois de chauffage, ou pour les cueillettes sauvages.

Ces parcelles sont des terres communes, officiellement considérées comme des propriétés collectives (ni privées, ni publiques). Elles sont administrées par les habitants : les “partis” = ceux qui partagent. Elles font partie d’un système de gestion communautaire des outils de production et des ressources : terres, bois, quais, fours, moulins, etc.

La portuguese touch : le soin

Cuidado, care. Ces mots reviennent souvent ici. Ils se ressentent, sous-jacents dans les rapports humains. Les différences et les ressemblances apparaissent. Parfois contrastées, elles dessinent le paysage de nos relations.

Dans le meilleur des cas, il est fait de nuances, d’émotions, de temps, de respect, de limites, d’honnêteté. Bien sûr il y a les peurs, les habitudes, les conditionnements, les préjugés, les vanités. Mais si on ajoute une pincée de soin à tout ça, on avance vers du mieux.

Les conflits interpersonnels sont une des causes premières qui mettent fin à une aventure collective. Gouvernance partagée, consensus, communication non violente, résolution de conflits… des outils puissants existent. Des outils qui ne remplaceront jamais le soin, la conscience patiente, tolérante et empathique. À cultiver au cœur de tout projet collectif !

J’ai vu là-bas des jeunes gens remplis d’une énergie sereine. Ils semblent ancrés, nourris, présents. Bien sûr chacun portent ses bagages plus ou moins légèrement. Le lien entre eux est palpable solidaire et réjouissant. L’une me raconte leur projet d’agroforesterie. L’autre me parle du lieu de soin queer qu’iel est en train de créer.

Leurs initiatives font évoluer l’écosystème social, et environnemental, de cette campagne.

Conclusion, Lithium VS Patrimoine Agricole Mondial, au Portugal, un paradis menacé

La région du Barroso est un particulièrement précieuse. C’est une source d’inspiration pour reconstruire des économies sociales et solidaires, résilientes et écologiques.

La destruction de cet héritage écologique et social séculaire vaut-il les 20 ans d’exploitation seulement, les quelques centaines d’emploi supposés, l’enrichissement de quelques-uns et la « bonne » conscience des autres ? (des personnes voulant bien faire/faire des économies en achetant une voiture électrique)

L’héritage ancestral du système des Baldios a favorisé la biodiversité. Les habitants du Nord du Portugal ont hérité de savoir-faire, et aussi de savoir-être. L’héritage social est également à préserver : la conscience du bien commun et de l’interdépendance entre la nature et l’humain.


Grâce à cette conscience à échelle locale, l’équilibre perdure depuis des siècles.

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La nuit tombe sur le Barroso, ces vieilles pierres, ces rivières, ces habitants, de toutes les espèces

Que puis-je faire ?

– S’informer et diffuser l’information sur les réseaux sociaux : Facebook, Instagram. Connectez à des questions d’actualité qui vous touchent particulièrement !

Faites un don à l’association Comité de Défense de Covas de Barroso

– Si vous passez par là-bas, contactez les, ils ont souvent besoin d’aide

– Venez sur place :

Tous les ans à la mi-août, le Camp de Défense de Barroso (version anglaise du site disponible en bas de page) se déroule sur les pentes herbeuse du village.

Pour réunir des fonds et continuer la lutte, oui ! Mais aussi pour célébrer la vie, la joie, les copain.e.s, les eaux pures et les montagnes environnantes. Durant ces jours heureux, le vivre-ensemble se construit, le lien se tisse. Ils échangent des informations, étudient les stratégies, sensibilisent aux risques du projet. Découvrez le programme des festivités !

– Et surtout, réfléchissez à deux fois avant d’acheter une voiture électrique, ou autre équipement high-tech. Au lieu de entretenir un système techno-féodaliste, comment aller vers un monde plus juste et joyeux ?

Rédigé par Eva Molinier, rédactrice web Purple Web, dont voici la vocation

Une question ? Une idée ? Un élan ?

Je suis intéressée par toutes discussions, collaborations et créations pleines de sens.

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