S’aimer la Terre,
un livre pour recoudre le tissu vivant

En janvier 2023, la justice française prononce un non-lieu dans l’affaire du chlordécone (CLD).

Ce pesticide, abondamment utilisé dans les bananeraies de 1972 à 1993 en Guadeloupe et en Martinique en toute connaissance de sa toxicité, continue d’empoissonner l’écoumène antillais. Les solutions imposées par l’État français ne résolvent pas le problème de fond.

écologie décoloniale

S’aimer la Terre, défaire l’habiter coloniale,
Malcolm Ferdinand, Broché

Douvan soufwans twel-vivan lé Zantiy, an magma-dinité lévé an tjè latè

« Le retrait de la molécule du sol ne peut-être substitué à une processus de justice visant à reconnaitre les torts, à assigner les responsabilités et à rendre de nouveau possible un monde commun à partir des Antilles. »

Résoudre un problème en ajoutant des actions sans changer le système qui l’a posé, c’est « continuer à faire la même choses tout en espérant un résultat différent » C’est de la folie, dirait Einstein.

Le biais d’additivité est un trait caractéristique d’une logique capitaliste. Ajouter une solution au lieu de modifier les causes d’un problème. Alors, oui, les causes sont profondément enracinées dans un système économique, politique et philosophique. Donc les solutions sont longues à advenir. Olivier Hamant donne des idées pour changer de logique, avec sa notion de robustesse.


Politique d’amour de la Terre

« Au sein d’une politique d’amour de la Terre, la dépollution des Antilles {…} n’a pas de sens à elle toute seule.

La dépollution ne prend sens qu’à la condition qu’elle soit insérée dans une des dimensions fondamentales d’amour de la Terre : celle de panser la Terre »

« Faut-il dépolluer, décontaminer ou panser la Terre ?  »

« … panser la Terre pointe un enjeu bien à plus large impliquant de reconnaître que la Terre n’est pas qu’un réceptacle de toxiques mais bien une entité vivante, multiple et changeante. « 

« La dépollution maintient une cosmogonie moderne, cartésienne, posant la Terre comme le simple décor d’action mécanique consistant à enlever ou à détruire un molécule présente dans ce décor »

De part et d’autre de la double fracture de la modernité : les « processus de justice, de reconnaissance des torts, d’assignation des responsabilités et des possibles contritions des auteurs des crimes »

De l’autre coté : « Comment aimer une Terre parsemée par ces ruines toxiques de l’esclavage colonial et encore régie par cet habiter colonial ? »

« La question centrale n’est plus de savoir si le CLD est présent ou absent,
mais plutôt de déterminer ensemble d’actions permettant de

restaurer, de soigner et de nourrir des rapports d’amour à la Terre,
d’imaginer d’autres actions de pansement,
des actions économiques,
symboliques,
artistiques,
cérémonielles
ou spirituelles

permettant ces rapports créatifs, dignes, sains et justes « 

Malcolm Ferdinand

écologie décoloniale

La contamination comme preuve de nos interconnexions au Vivant

Malcolm Ferdinand m’a amener à changer de regard sur la contamination.

« Si les contaminations des écosystèmes aux pesticides sont des processus morbides, infligeant des violences multiples aux écosystèmes antillais, elles symbolisent aussi ces multiples chemins physiques, trophiques, économiques, écouménaux et symboliques par lesquels se coud et se recoud ce tissu vivant antillais« 

Si terrible soit cette constatation : elle est là. La contamination met en évidence ce tissu vivant.

La contamination n’aurait pas été possible sans les chaînes trophiques du tissu vivant, dont l’humain fait partie. Les pratiques et les produits agricoles, mais aussi les pensées, les émotions, les idées s’échangent dans le tissu vivant.

À l’image du tissage des tissus madras et du tressage des paniers caraïbes,
l’écoumène antillais représente l’ensemble pluriel des relations environnementales, économiques, historiques, culturelles, sociopolitiques, et imaginaires

par lesquelles les humains et les non humains des Antilles sont collectivement reliés à la Martinique et à la Guadeloupe,

habitent la Terre et PAR lesquelles ces îles deviennent des îles habitées par cet ensemble d’humains et de non-humains »

Malcolm Ferdinand

Les mesures de restrictions et d’interdiction de pêche, de culture et de vente font « rupture de l’écoumène antillais »


Les mesures de l’État français engendre une « perte de confiance en la Terre-mère ».

L’auteur raconte les expériences de méfiance, d’effondrement et d’éviction qui « consolident une distance entre les Antillais et leur milieu, exacerbent les logiques d’aliénation préexistantes instaurées par l’habiter colonial, le capitalisme, la société de la consommation et participent à une zombification de la Terre« 

La rupture de nos liens culturels, économiques, et trophiques nous zombifie.

L’importance du sensorielle, de l’expérience, du lien social apparaît : quand on est ancrée dans son territoire, on attend plus un sauveur, un expert, (souvent un homme blanc cis genre) pour nous dire ce qu’il faut croire, faire, manger.

Page 422, le témoignage de M. Bong, en créole : plus important de manger ce qui pousse là, l’œuf de la poule, les écrevisses des rivières, que de se protéger du CLD. C’est du bon sens !

Les cartes de restrictions de pêche et de culture pullulent, et sont « érigées en guide indiscutable à partir duquel la vie socio-environnementale est régie ».

« Pareillement, cette cartographie du CLD reproduit une humanité-astronaute n’accordant aucune considération aux cartographies sensorielle de l’écoumène antillais »

Conclusion, S’aimer la Terre, un livre pour recoudre le tissu vivant

« S’aimer la Terre n’est que l’invitation à reconnaître au grand jour que nous aussi sommes la Terre, et que nous ne pouvons l’habiter et assumer pleinement notre terrestrialité qu’à travers une composition cosmopolitique juste et digne avec sa pluralité humaine et non humaine, à travers l’instauration d’un monde de la Terre, une Terre-monde »

Malcolm Ferdinand amène une philosophie de terrain « la où on ne l’attend pas », en dialogue avec d’autre discipline : l’anthropologie, la biologie, l’économie, la sociologie, la politique… et poésie.

Il se relie aux propositions cosmopolitiques d’Etienne Tassin, Bruno Latour et Isabelle Stengers.

Leur interdisciplinarité qui tente de faire monde entre disciplines, une forme de cosmopolitique disciplinaire.

Essayons d’éviter les visions binaires, et mettons un ET au lieu du OU.

Les régions tropicales apparaissent, à cause de la diffusion d’un imaginaire publicitaire, comme paradisiaques. Et elle le sont ! Mais pas que. Ignorez les conséquences du colonialisme, du tourisme de masse et de l’impérialisme économique ne les font pas disparaître.

La force de la vie qui anime les humains et les non-humains, la magie de leur interactions, à ressentir et préserver en Martinique comme ailleurs.

Une question ? Une idée ? Un élan ?

Je suis intéressée par toutes discussions, collaborations et créations pleines de sens.

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